« Ça y est, je me souviens… » – en atelier d’écriture 04.10.2024
J’inaugure une nouvelle série d’articles qui reprennent des textes écrits en atelier d’écriture. Parfois bruts, parfois retravaillés. J’apprends avec le temps à lâcher la recherche de perfection pour plonger pleinement dans la pratique. Je me laisse guidée par les personnes formidables qui facilitent chaque atelier, leurs mises en contexte, leurs apports théoriques, sensibles et créatifs, leurs propositions de jeux pour entrer en matière, les contraintes d’écriture suggérées. Je me laisse guider par tout ça ainsi que par mon inspiration du moment, mon énergie, ma propre compréhension du thème de l’atelier et je vois où les mots me mènent. Selon les jours, je finis épatée, étonnée, tremblante, fière, émue, parfois même déçue, insatisfaite – l’auto-critique a la peau dure. Mais je crois que le sentiment qui revient toujours et perdure, c’est cette fierté, de ne pas abandonner ma pratique d’écriture pour autant, de continuer de la faire rencontrer le collectif, de participer encore et encore à des ateliers de groupe parce que ça nourrit profondément qui je suis.
Le texte suivant a donc été rédigé en atelier d’écriture avec Matéa Pichet le 4 Octobre dernier autour du thème du Souvenir, avec la contrainte proposée suivante : commencer par « Ça y est, je me souviens ».
« Ça y est, je me souviens. Ces souvenirs-là remontent intensément chaque été et renforcent la nostalgie d’un temps perdu et jamais retrouvé. Mon coeur se serre quand je réalise : ce sont des moments, des instants précis, comme je n’en aurais plus jamais.
Chaque année, mes parents organisaient des vacances familiales, périodes tant attendues après avoir travaillé dur 11 mois sur 12. Nous partions sur la Côte d’Azur, souvent dans le même coin, ce qui promettait l’espoir de retrouver les amitiés fugaces de l’an passé.
Et chaque année, le même rituel le jour du départ.
Je me souviens de tout.
Le réveil bien trop matinal.
Mes parents nous portaient, mon frère et moi, jusqu’à la voiture, préparée la veille.
La voiture, d’ailleurs, parlons-en, souvent pleine à craquer, elle disait la peur de manquer, le besoin d’avoir tout à portée de mains, l’envie de ses sentir chez soi à l’autre bout de la France.
Le premier tronçon de trajet se faisait à la lueur du petit matin. Nous à demi-éveillés.
Je me souviens des arrêts sur les aires d’autoroute pour trouver un café, des toilettes, un magazine, des jeux pour enfants… enfin tout ce qui nous permettait de remplir notre réservoir de patience.
Ça s’épuise vite le réservoir à patience d’un enfant.
Mais celui d’un enfant qui part en vacances : ah c’est autre chose, ça s’étendrait presque à l’infini s’il existe la promesse d’une plage ou d’une glace après 9h de bouchons.
Je me souviens des pique-nique préparés par ma mère, mon sandwich préféré, ma madeleine de Proust, celui qui me ramènera toujours à nos vacances : l’indétronable thon-crudités. Mais je vous jure, celui de ma maman, il avait quelque chose en plus. Peut-être encore cette promesse de vacances ensoleillées au bout de la route.
Je me souviens aussi…
Les jeux qui s’enchainaient dans la voiture, sous l’impulsion de mon père… Le début de ma passion pour les mots fléchés avec lui.
Ses 4 mêmes CD qui tournaient en boucle. Il disait toujours « C’est celui qui conduit qui choisit la musique! », ça l’arrangeait bien, c’était toujours lui. Alors c’étaient Les Pink Floyd, Gun & Roses, ACDC, les White Stripes. De quoi forger une solide culture musicale.
Les siestes intermittentes, entrecoupées par les chamailleries avec mon frère.
L’espace partagé de la banquette arrière de nos confortables monospaces.
La première fois qu’on apercevait la mer. Elle annonçait toujours que notre but était proche.
Et puis surtout, mes rêveries. Je me souviens comme mon esprit partait loin dans mon imaginaire… À mesure que le paysage défilait, c’était mon monde intérieur qui prenait toute la place. Chaque son, couleur, texture, environnement était prétexte à inventer quelque chose.
Mais ce temps n’est plus. Je ne serais plus jamais une enfant.
Mes parents ne sont plus des parents d’enfants, mais des parents d’adultes. Et je suppose que cette nuance a bien dû faire l’objet d’un petit deuil. Tant pour eux, que pour moi.
Ces journées suspendues n’existeront plus ailleurs que dans mes souvenirs chéris, ceux que je porte tout contre mon coeur tant je sais comme ils sont précieux.
Je ne sais pas très bien dire ce qu’ils ont façonné en moi mais très probablement quelque chose comme ceci : la croyance très ancrée que ce n’est pas tant la destination qui compte, mais bien tout ce que je crée pendant le voyage. »
Aurélie Noélie Perez